Eliminé en quart de finale vendredi à Montréal, l'ancien numéro 1 mondial enchaîne cette semaine avec le tournoi de Cincinnati. Après deux gros mois de pause, où en est l'Espagnol?
En un trimestre, Rafael Nadal a presque tout perdu. Ses deux plus beaux titres, sa couronne et, pire peut-être, cette aura d'invincibilité qu'il avait su construire au fil d'une boulimique année 2008. Le fruit de la sublime révolte d'un Suédois effronté, avait-on pensé à Roland-Garros dans un élan de contagion révolutionnaire. Quelques jours plus tard, l'aveu des souffrances puis l'impasse sur Wimbledon égratignaient cette version chevaleresque. L'ogre Nadal avait certes plié, mais touché dans sa chair.
Martyrisé par ses tendons rotuliens, le Majorquin regarda Roger Federer entrer dans l'histoire allongé sur le canapé de la maison familiale. La version officielle fait état d'un SMS de félicitations. Elle ne dit pas la frustration de céder le plus beau des trophées sans verser la moindre goutte de sueur. Elle oublie également de souligner le poids de l'absence. En dix semaines, le paysage du tennis mondial a changé. Fin mai, Rafael Nadal était arrivé Porte d'Auteuil pour rejoindre Borg et s'inscrire dans l'histoire. Trois mois plus tard, c'est en nouveau numéro 3 mondial qu'il cherche à se réconcilier avec son corps. Les questions d'une reconquête.
Quel niveau de jeu a-t-il présenté?
Difficile de répondre au vu des adversaires croisés par Nadal dans la Belle-Province. La mobylette David Ferrer est un guerrier à la valeur étalon sur le circuit, mais son abandon au premier set a tronqué l'opposition et biaisé les repères. L'Allemand Petzschner a lui traversé son huitième de finale comme un écolier va purger sa retenue. Reste Juan Martin Del Potro. Victorieux à Washington, l'Argentin se profile comme la terreur de l'été américain. Il a logiquement imposé le poids de ses frappes à un revenant pourtant ravi à l'heure du bilan. «C'est mieux que ce que j'escomptais. N'ai-je pas fait jeu égal pendant un set avec le joueur le plus en forme du moment?»
Un positivisme de bonne guerre que nuance volontiers Paul-Henri Mathieu, adversaire potentiel de Nadal en huitième de finale à Cincinnati. «Il lui faudra encore un peu de temps pour retrouver ses repères. Nadal ne possède pas le relâchement de Federer, il a besoin d'enchaîner les matches pour se sentir à l'aise. Ceci dit, accrocher un quart de finale lors d'un tournoi de rentrée, c'est pas mal du tout. Mais il prend quand même 6-1 au second set contre Del Potro, un score rare pour Nadal. La preuve qu'il n'a pas encore vraiment retrouvé le fil de la compétition.»
Est-il guéri?
Libéré de ses habituels bandages, l'Espagnol a d'abord gambadé timidement avant de se risquer à quelques glissades défensives face à Del Potro. Pas assez pour parler de guérison, prévient le Dr Finn Mahler, responsable du centre de médecine du sport à l'Hôpital de la Tour. «On parle souvent de tendinites au sujet des genoux de Nadal. En réalité, «tendinose» est un terme plus approprié vu l'état dégénératif de ses tendons rotuliens. Les charges à répétition, notamment le freinage, ne sont pas compensées par des plages de repos suffisantes, ce qui provoque des foyers de nécrose. Vous savez, le sportif ne prend que rarement le temps d'attendre, seule voie vers une éventuelle guérison. Il essaie alors de faire cohabiter le mieux possible la douleur et ses exigences de rendement.»
Avant cet été, la fragilité de ses genoux avait déjà privé Rafael Nadal du voyage en Australie (2006), d'un Masters et de la finale de la Coupe Davis (2008). Preuves que le mal est récurrent. «Il va devoir mieux se gérer, faire le choix de la qualité sur la quantité», précise Finn Mahler. «Je pense que s'il peut gagner des tournois du Grand Chelem malgré la gêne, il continuera en l'état. Si ce n'est pas le cas, il sera contraint d'opter pour une pause de six à neuf mois, voire plus en cas d'opération.»
Peut-il gagner un Grand Chelem diminué?
«Impossible», affirme sans hésitation Arnaud Di Pasquale, 39e mondial en 2000 et consultant pour Canal Plus. «Contrairement à Federer et sa pléthore d'options tactiques, Nadal est vite amoindri lorsqu'il n'est pas au point physiquement. Cette année, on l'a senti dès le tournoi de Madrid. Il était moins précis dans son placement, ses frappes faisaient moins mal. Le moindre souci physique le transforme d'un no 1 mondial potentiel à un joueur entre 10 et 30 ATP.» Aux prises avec une mononucléose tenace, Roger Federer avait lui atteint la finale des trois derniers Grand Chelem 2008, titre en prime à New York. Une sécurité sur laquelle Nadal n'est pas sûr de pouvoir compter, par la faute du rôle central que tient la débauche d'énergie dans son approche de la compétition. «Rafa est un joueur qui frappe chaque coup à 100%», poursuit Di Pasquale. «Il a besoin de cette implication pour prendre confiance et pour rester focalisé sur l'instant présent. Son impact physique influence sa densité mentale. Du coup, Nadal ne peut pas vraiment gérer ou s'économiser durant un match comme le fait Federer. S'il ne se livre pas au maximum, son jeu perd énormément en qualité.»
A-t-il les moyens de changer son style de jeu?
Rafael Nadal est un travailleur intelligent qui n'a pas hésité, ces dernières années, à ouvrir de gros chantiers techniques pour étoffer son jeu sur surfaces rapides. Son service n'est plus l'engagement des débuts et son revers, ancien coup de remise, a gagné tant en variété qu'en décision. Peut-il cependant aller jusqu'à modifier son approche tactique pour épargner son corps meurtri? «Je crois assez peu à une métamorphose tactique», détaille Di Pasquale. «Chaque joueur ne peut modifier son approche qu'en fonction de son cadre technique. Et je vois mal Nadal avec sa prise en coup droit être capable de coller à la ligne de fond en enchaînant les demi-volées.» Passé maître dans un minutieux travail d'usure, le Majorquin excelle lorsqu'il peut emmener son adversaire dans un combat de tranchées. Paul-Henri Mathieu admet qu'une évolution tactique serait la meilleure nouvelle possible pour ses adversaires. «Forcément, un Nadal qui joue sur trois ou quatre frappes fait moins peur que l'original. Mais il ne va pas changer d'approche, je n'y crois pas. Je le vois plutôt travailler dur pour retrouver sa plénitude physique et redevenir le joueur qu'il était.